Yves Gambier Université de Turku Université de technologie de Kaunas Yves.gambier@utu.fi Jalons pour une historiographie de l’aire traductologique francophone1 Une remarque préliminaire s’impose : dans un ordre social marqué par l’immédiateté, on confond souvent « vieux » et « obsolète », « récent » et « innovatif ». Un article scientifique peut être daté, il n’en est pas pour autant vieilli, dépassé. Par ailleurs, un article peut rester nouveau quant à sa date de publication, cela n’implique pas qu’il apporte du neuf dans son approche, sa méthode. Cette double confusion imprègne souvent la démarches de jeunes chercheurs, happés par la navigation sur le Net et les algorithmes qui optent pour eux les références à lire, mettant ainsi en danger toute perspective historique. Une discipline amnésique est condamnée à se répéter. Pourtant la diversité des pratiques profession- nelles en traduction, la multiplication des approches analytiques de la traduction, la fragmentation des champs de recherche en traductologie, les contraintes de publication… ils devraient nous rendre attentifs à ne 1 Pour des raisons d’espace, l’article est publié sur deux numéros: les sections 6 et 7 et la conclusion paraitront ainsi dans la prochaine livraison de la revue. Cependant, la liste des références s’applique à l’ensemble du texte et ressortira aussi avec la seonde partie. Między Oryginałem a Przekładem 2023, nº 2(60), p. 9-42 https://doi.org/10.12797/MOaP.29.2023.60.01 Licence : CC BY-NC-ND 4.0 10 Yves Gambier pas succomber ainsi aux dernières modes, aux mots en vogue qui brouillent les exigences scientifiques2. 1. Il y a eu un avant traductologique Les Translation Studies (TS) sont relativement récentes3. On peut en dater les premières ébauches dans les années 1930 (par ex. en Union soviétique, comprenant alors l’Ukraine), dans les années 1950 (avec les stylistiques comparées à la Vinay-Darbelnet), puis dans les années 1970 (avec la cartographie programmatique de J. Holmes, esquissée dans une conférence de linguistique appliquée tenue à Copenhague en 1972). Très tôt donc, la discipline émergente est transnationale et polydisciplinaire (avec des références en linguistique formelle et contrastive, en sémiotique, en stylistique, en philosophie, en littérature comparée). Mais elle est aussi enrichie peu à peu par des discours antérieurs, depuis ceux de Cicéron, de St Jérôme, et, pour le domaine francophone, par des écrits souvent courts : préfaces, traités, essais, notes, du XVIe (Dolet, Amyot), et plus fréquents après le XVIIe siècles (Antoine Lemaistre, Gaspard de Tende, Pierre-Daniel Huet, etc.). L’archéologie et la généalogie de la traductologie restent à faire, partout où la traduction a donné lieu à des prescriptions, des injonctions. On se souviendra ici à titre d’exemple les quatre périodes de la traduction en Occident, envisagée par G. Steiner dès 1975. En d’autres termes, que ce soit pour la France ou la Chine, le Canada ou le Portugal, etc., borner la traductologie à partir de quelques décennies du XXe siècle serait construire une histoire tronquée – sans doute basée sur un malen- tendu définitoire : toute approche des pratiques peut être « théorie » au sens premier du terme grec theoria, Өεωрíα: façon d’observer, d’avoir un point de vue sur, exprimés par exemple par des métaphores, mais pas nécessairement « théorie » au sens scientifique (vue comme ensemble de concepts, d’explications déduites de méthodes appliquées systématique- ment). La traductologie peut donc être perçue comme un effort très ancien 2 Je voudrais d’emblée dire ma reconnaissance à Lieven D’hulst pour son savoir, ses suggestions, toujours stimulant l’exploration du passé sans nier les défis du présent. 3 L’ambiguïté de Studies dans TS demeure : apprentissage de la traduction (études en traduction) et/ou étude sur la traduction ? En outre, son statut est aussi ambigu : interdiscipline, praxéologie (embrayée sur la pratique longtemps réduite à sa seule dimension linguistique), science, art, réflexion, etc. On dira qu’elle est en devenir, s’autonomisant peu à peu de la linguistique, puis de la littérature comparée, puis de la philosophie, etc. Jalons pour une historiographie… 11 de rassembler des savoirs traductifs tirés de l’expérience et comme une discipline scientifique relativement nouvelle. C’est dans ce dernier sens que nous allons la traiter maintenant, en gardant en tête que cette traduc- tologie moderne4 a aussi hérité du passé, notamment par exemple quand elle s’appuie souvent sur des traductions de textes littéraires, religieux et philosophiques, au détriment des ceux pragmatiques et scientifiques, et qu’elle s’est développée en même temps qu’elle devenait une disciplinaire universitaire. 2. Enjeux d’une historiographie des Translation Studies (la traductologie) Écrire l’histoire des savoirs et des théories de la traduction implique une vision diachronique, contextualisant les activités de traduction/interpréta- tion dans un environnement sociologique/anthropologique apte à expliquer les concepts nomades, les pratiques diverses, les conditions de production, de circulation et de réception des réflexions sur la traduction [D’hulst & Gambier 2018]. Mouvements de pensée, formulation des hypothèses, présuppositions, définitions, réflexivité, efforts pour ordonner les acquis de l’expérience sont certains des éléments qui constituent le récit histo- rique de la traductologie [Van Doorslaer & Naaijkens 2021]. On rappel- lera ici les travaux pionniers5 de Lieven D’hulst sur les conditions, les contraintes ainsi que sur les défis et les outils d’une histoire de la traduc- tologie comme discipline [2007, 2010, 2022 ; voir aussi Bastin et Bandia 2006 ; Tahir Gürçağlar 2013 ; Delisle 2021] – notamment touchant les problèmes de périodisation, d’espace (national, européen, postcolonial, occidental, etc.), de métalangage (sur les notions de progrès, de change- ment, de continuité, de paradigme, d’influence, etc.). Divers supports se sont multipliés ces dernières années, avec des Introductions, des Anthologies, des Handbooks (ou guides), des Ency- clopédies dont les objectifs et méthodes d’approche ne sont pas toujours explicités et dans lesquels surtout les discours sur la traduction sont, 4 Berman, dès 1989 (p. 676-679), avait assigné à la traductologie onze tâches particulières. 5 Dès le milieu des années 1990, J. Delisle avait lancé un réseau d’historiens de la traduction et accessoirement de la traductologie, cette double perspective historique n’étant pas encore « séparée », comme en témoigne par exemple son intervention de 1995. 12 Yves Gambier paradoxalement, souvent déhistoricisés, décontextualisés, l’accent étant mis plutôt sur la justification des textes, des entrées sélectionnées, pour ne rien dire de la conception de l’histoire sous-jacente à ces collections. De fait, l’historiographie de la traductologie s’est longtemps complu et limitée à une vision nationale, même si l’histoire n’est jamais écrite par un seul pays – se focalisant sur une zone géographique et/ou une période donnée (études sur l’Allemagne de la seconde moitié du XXe siècle, sur la Japon, sur la Chine (impériale ou républicaine), sur la Russie, sur l’Europe de l’Est, etc.) ou encore sur une langue ou une famille de langues (histoire des traductions de langue française, anglaise, finnoise, portugaise, etc.). Il ne s’agit pas de délégitimer a priori ces efforts, éléments d’un puzzle encore parcellaire, mais de s’interroger sur l’histoire à l’œuvre, la logique qui réunit tels auteurs, textes, traducteurs et éditeurs, car l’approche natio- nale (héritée d’une vision de l’histoire du XIXe siècle) est trop souvent anecdotique, accumulant des noms, des dates, des titres, selon la seule chronologie, sans éclairer le rôle qu’ont pu jouer traducteurs et traductions dans le changement historique (dans l’évolution des langues, l’histoire littéraire, celle des relations internationales et diplomatiques, les échanges culturels, scientifiques, etc.)6. Il n’en reste pas moins que les traducto- logies recueillent leurs données, les classent et les interprètent dans le cadre d’une certaine tradition intellectuelle, épistémologique dominante qui ne correspond pas forcément à d’autres traditions (locale, régionale, nationale, continentale, postcoloniale, etc.). Übersetzungswissenschaft (en allemand) a ses débuts dès le XIXe siècle, perevodovedenie (en russe) démarre autour des années 1920-1930, tandis que la traductologie (en français) et la translatologie (en allemand) remontent aux années 1960- 1970. Par ailleurs, les frontières de la discipline sont sujettes à nombre de variations (institutionnelles, pédagogiques) sans rien dire des autres disciplines qui l’ont aidé à émerger – tantôt la linguistique contrastive, par exemple avec Vinay et Darbelnet, tantôt la littérature comparée par 6 La seconde partie de l’Encyclopedia of TS, éditée en 1998 par M. Baker et G. Sal- danha, traite des « traditions » pour la plupart nationales (hongroise, italienne, polo- naise, suédoise, etc.) mais six entrées sur 32 réfèrent à des zones géographiques plus larges (traditions africaine, américaine, arabe, etc.). Pourtant toutes suivent le même modèle comme si la périodisation était similaire (chronologie européo-centrée), indé- pendamment des sociétés. Le concept implicite de l’histoire est conventionnel, avec des figures-clés et des événements dits centraux. La seconde édition (2009) a omis toute cette partie. Jalons pour une historiographie… 13 exemple avec l’école dite de la manipulation et chez la majeure partie des chercheurs des États-Unis, tantôt l’enseignement des langues classiques et étrangères, par exemple avec une myriade de traductologues de langue espagnole [Gambier & Van Doorslaer 2016 : 2-6]. Le repli national peut se justifier mais sans doute pas dans la perspective d’une historiographie de la traductologie polydisciplinaire, basé sur une pratique universelle (quelle qu’en soient les définitions conceptuelles). 3. Une traductologie de langue française Une langue, ce serait aussi une vision relative du monde (réalité préor- ganisée par des catégories linguistiques et des schémas culturels) et un héritage épistémologique, comme on l’a rappelé ci-dessus [Taivalkoski- Shilov 2021b]. Ainsi par exemple, la problématique de l’histoire et de la théorisation des sciences relève plus de la philosophie de la connais- sance en France et davantage des domaines du savoir en Grande-Bretagne, comme la conceptualisation est une approche privilégiée en français alors que l’empirisme, l’appétence pour la description l’emporteraient dans le monde anglo-saxon. Certes, ces oppositions sont schématiques et exigent d’être considérées avec prudence7, d’autant plus que la pensée binaire a dominé pendant très longtemps la vision occidentale8, réductionniste, remise en cause entre autres par la déconstruction. En traductologie, de telles traces dichotomiques persistent (nous/les autres, universel/particulier, sens/forme, système/ensemble des agents, source/cible, domestication/ étrangéisation, mot à mot/libre, etc.). Par ailleurs, il faut différencier l’état des Translation Studies (TS) dans un pays à un moment donné et les TS qualifiées par le nom d’un lieu – comme par exemple les TS au Canada, c’est-à-dire le stade de leur développement entre 1970 et 2000, et les TS canadiennes, comme si elles (ou une partie) étaient spécifiques à ce pays9. On ne parlera pas ici de tra- ductologie française, liée à un territoire mais de traductologie de langue française. On distinguera trois sens de traductologie en français : 7 Lieu, milieu, contexte orientent aussi nos croyances, nos présupposés, etc. 8 Oppositions comme homme/animal, bien/mal, corps/esprit, sacré/profane, nature/ culture, vrai/faux, inné/acquis, théorie/pratique, diachronie/synchronie, concret/abstrait, système/usage, cru/cuit, etc. 9 Il ne s’agit pas de tomber dans un nationalisme ombrageux prétendant toujours être premier en théorie de la traduction tout en réclamant une reconnaissance internationale. 14 Yves Gambier • Cette langue est celle native des auteurs, qu’ils soient de France, de Belgique, de Suisse, du Québec. Ils rédigent majoritairement dans cette langue et emploient le plus souvent des données en français. • La traductologie est élaborée par des chercheurs qui ont le français comme langue seconde ; c’est le cas de chercheurs en Pologne, en Grèce, en Italie, en Roumanie, en Corée du sud, au Brésil, etc. • La traductologie en français peut aussi signifier celle qui utilise des données, des documents de langue française, les agents ou chercheurs étant considérés comme spécialistes de cette langue-lingua franca (par formation, par recrutement, par affiliation) ; c’est le cas de chercheurs scandinaves, finlandais, espagnols, etc. Il resterait à voir si ce recours à des sources en français implique aussi une épistémologie, une tradi- tion intellectuelle particulière. Ou si ce recours au français, dans des publications parues majoritairement en anglais, brouille les pistes et peut s’analyser dans un cadre de pensée différent, plus anglo-saxon par exemple. Ces trois directions possibles d’une traductologie en français peuvent- elles constituer une aire traductologique spécifique, avec des trais com- muns (outre la langue), comme on a parlé d’« aire traductionnelle » [Chal- vin 2011] ? Comme par exemple pour l’Europe médiane rassemblant seize langues, allant de la Finlande à l’Albanie, ayant en commun un rôle fondateur attribué à la Bible, l’émergence tardive de vernaculaires écrits, des mouvements nationalistes au XIXe siècle, des emprunts culturels massifs de l’Europe de l’Ouest, et une expérience similaire du totalita- risme d’après-guerre [Chalvin et al. 2019]. Ou encore l’Asie sinitique, c’est-à-dire la Chine, le Japon, la Corée et le Vietnam, partageant l’emploi de l’écriture chinoise, le prestige des classiques chinois et une forme de colonialisme au XIXe siècle [Wakabayashi 2005]. Ces points communs devraient permettre de développer une certaine histoire de la traduction. Quelles seraient les catégories communes à une traductologie en fran- çais qui justifieraient de structurer l’historiographie des TS selon de telles aires, ni nationales ni universelles, au moins pour une période donnée ? 4. Un défi terminologique J’ai pu suivre, dans les années 1970, les discussions sur le terme équiva- lent en français à Translation Studies, alors que se poursuivaient aussi des Jalons pour une historiographie… 15 discussions similaires en allemand, en néerlandais, en espagnol, en fin- nois, etc. Le tableau synoptique ci-dessous récapitule les termes envisagés, sans prétendre à être exhaustif (certains termes ayant une vie très courte, comme translémique). Il faut remarquer que le syntagme science de la traduction a été très tôt calqué sur l’anglais, notamment sur les titres des ouvrages de Nida [1964], de Wilss [1970], et de la conférence de Holmes [1972], mais très vite aussi délaissé justement à cause de son caractère de calque et des ambiguïtés de science (comme d’ailleurs de Wissenschaft, en allemand). Tableau 1 : Termes proposés comme équivalents de Translation Studies Auteur et titre Revue, année Equivalents proposés Arguments Roger Goffin (terminologue), « La terminologie multilingue et la syntagmatique comparée au ser- vice de la traduc- tion technique » Babel, 14 (3), 1968 : 132-141. Repris aussi dans : Linguistica Antverpiensia, 2, 1968 : 189-205. Et dans Meta, 16 (1-2). 1971 Traductiologie (avec un i) Du latin traductio Brian Harris (pro- fesseur à Ottawa) « La traductologie, la traduction natu- relle, la traduction automatique et la sémantique » Cahiers de linguis- tique, 2, 1973, PU Québec : 133-146. Traductologie (p.134-135) Pour référer à « l’analyse linguistique du phénomène » c’est-à-dire de la traduction. Du latin traductio, lui-même dérivé de traductus. Proposé avec translatology. R. Goffin « Lin- guistique et traduction » Equivalences, 3 (1), 1973-1974 : 15-31 Études de la traduction Sur le modèle des Études anglaises, des Etudes germaniques 16 Yves Gambier Jean Hesse (tra- ducteur retraité de l’ONU) Traduire, 86 (1), 1976 : 21 Translatique De l’ancien fran- çais translatio + suffixe -ique Jean Maillot (tra- ducteur technique) Traduire, 87 (2), 1976 : 19-20 Traductologie Plus conforme aux règles de formation des mots composés que translati-que ; 1er élément : dérivé du supin du verbe latin traduct R. Goffin, « Pour une formation uni- versitaire sui gene- ris du traducteur » Meta, 16 (1-2), mars 1971 : 57-68 (Actes du colloque de Montréal, 1970 : Linguistique et traduction) Traductiologie (avec un i) et translatologie « Néologismes plus ou moins bien frappés » (p. 59), comme en allemand et néerlandais Georges Lurquin, professeur « Com- ment nommer la science de la traduction » Le Linguiste, 5-6, sept.-déc. 1977 Métaphrastique Créé à partir du grec metaphra- sis. L’allemand, l’anglais, le néer- landais, l’italien, l’espagnol, le russe pourraient aussi facilement suivre ce modèle Brian Harris « Toward a science of translation » Irène Spilka, en réponse à Harris Meta, 22 (1), mars 1977: 90-91 Meta, 22 (1), 1977 : 92 Traductologie (et favorable aussi à Translatology en anglais) Translatique Permettrait de distinguer praticien (translateur) et théoricien (translaticien) Jalons pour une historiographie… 17 J. Maillot, « Question de terminologie » Traduire 93 (4), 1977 : 8-11 Plus partisan de métaphrastique déjà envisagé par lui dans Tra- duire, 87, 1976, mais ne renie pas traductologie Répond à la controverse traductologie/ translatique : le suffixe n’est pas -ique mais -atique comme dans problématique. Métaphrastique pourrait recueillir un consensus international J. Delattre, ensei- gnant à l’AIT. Ge- nève « Métaphras- tique, translatique, etc. » L’interprète, 1, 1980 : 9-10 Favorable aussi à Métaphrastique Mais l’emploi du terme est « peu probable » J. Maillot, « Le suffixe -tique », (complète son article paru dans Traduire, 109). Influence (?) de G. Radó qui a défendu Traduc- tologie dans Babel, 3-4, 1978 Traduire, 110, avril 1982 Plutôt favorable (depuis 1976) à Traductologie Sur divers néolo- gismes en – tique dont traductique, déjà proposé en 1980 avec interprétique, rédactique 18 Yves Gambier R. Goffin, « Néologismes controversés » Terminologies for the Eighties, Infoterm, 1982 : 280-287. Bilan similaire dans Goffin, 2006 : « Aux origines du néolo-gisme traductologie » In : Bracops et al. Des arbres et des mots, Éd. du Hasard, Bruxelles : 97-105 Bilan sur les joutes terminolo- giques passées : traductio-logie, métaphrasti-que, translatique, traductique Récapitule les tenants et aboutis- sants des polé- miques entre 1968 et 1977, avec de larges citations B. Harris, « What I really mean by Translatology » TTR, 1 (2), 1988 : 91-96. (On peut ajouter aussi l’article paru plus récemment dans Babel, 57 (1), 2011 : 15-31, comme quoi per- siste la polémique terminologique) Translatology Ou étude scien- tifique de la traduction (et non exclusivement linguisti-que) c’est- à-dire observa- tion, description, analyse de ce que font les traduc- teurs, comment ils le font et ce qu’ils produisent, et aussi comment on perçoit ce qu’ils font (p. 94) On peut tirer cinq remarques de ce tableau : • Le débat terminologique s’est étiré sur une décade (1968-1982), avant même que la carte programmatique de Holmes s’impose et que la te- neur, l’étendue des TS soient discutées amplement. • Traductologie a été en concurrence avec métaphrastique et transla- tique, avant de l’emporter. A noter que le même tâtonnement a aussi été du côté anglophone (avec metaphorology, metaphraseology, me- taphrastics, translatistics, translistics, tombés dans les oubliettes de l’histoire). Jalons pour une historiographie… 19 • Les auteurs sont orientés sur les dénominations, la formation des néo- logismes, et non sur le sens du concept, à l’exception de Harris 1988 [voir aussi plus récent : Harris 2011, et Ballard 2006 ; Salama-Carr 2009] et qui est déjà bien en dehors des polémiques des années 1970. • Les controverses sont le fait de terminologues, de praticiens de la tra- duction, d’enseignants universitaires en traduction, tous plus ou moins concernés aussi par les développements de la traductologie d’alors ou à venir. • Les discussions sont d’emblée francophones – de Belgique, de France, du Canada, de Suisse. 5. Repères pour une histoire récente de la traductologie Dans ce qui suit, nous distinguerons entre précurseurs des années 1950- 1960 et défricheurs des années 1980-1990, alors que dans la période in- termédiaire s’installait le concept de traductologie (voir section 4). Les défricheurs sont eux-mêmes situés selon divers points de vue ou types d’approche. Dans un tel tableau, les positions sont toujours discutables et ne sont pas figées. Au moins le recul de quelques années permet déjà de répertorier certains noms qui ont innové en traductologie. En d’autres termes, la traductologie en devenir n’a pas encore son Panthéon et les auteurs mentionnés ci-dessous n’ont aucune assurance de passer à la pos- térité. D’emblée, il faut noter que les encyclopédies et autres ouvrages introduisant à une histoire du domaine, parus ces deux dernières décen- nies, sont assez chiches d’auteurs non-anglophones. Ainsi Venuti dans son Translation Studies Reader [2021, 4e édition] ne réfère qu’à cinq auteurs francophones sur les 34 cités, contre trois sur 30 dans la 1ère édition de 1998. D. Robinson dans Western Translation Theory: From Herodotus to Nietzsche [1997; 2e edition 2002] cite 89 auteurs dont 13 francophones (qui ont aussi pu écrire en latin). Enfin, le dernier exemple, Translation. Theory and Practice. A Historical Reader, publié en 2006 par D. Weiss- bort et A. Eyesteinsson, donne 56 noms dont trois francophones pour les XVIe-XVIIIe et aucun pour les XIXe-XXe siècles. Bien des auteurs d’autres langues (turque, tchèque, russe, espagnol, japonais, chinois, etc.) sont ignorés – ce qui donne à penser que ces histoires sont plutôt anglo- centrés, sauf en considérant le passé gréco-latin. L’anglicisation à outrance de l’historiographie des TS est une de ses maladies infantiles. 20 Yves Gambier 5.1. Les précurseurs Avant la « traductologie », c’est-à-dire l’émergence et l’acceptation du terme dans les années 1970 qui voient aussi un renouvellement dans la pédagogie des langues, on doit se souvenir de la place de la version et du thème (latin/grec/français) dans les programmes du secondaire, ce qui a sans doute façonné certains préjugés sur la traduction. Version et thème sont rattachés aussi au cours en langue étrangère. Il s’agit très souvent de contrôler l’acquisition de la grammaire et/ou du vocabulaire [Gambier, à paraître]. Dans les années 1920-1930, naissent des tensions à propos de la place à accorder aux langues anciennes, tensions récurrentes à inter- valle plus ou moins régulier jusqu’à aujourd’hui pour souligner le rôle supposé des humanités classiques dans la formation intellectuelle et comme signe de distinction, et le rôle de la traduction comme méthode d’appré- hension de la langue française. Le concept de traduction se réduit alors à des principes, des règles, des conseils méthodiques, à la base de nom- breux manuels et de condensés de versions latines en vue du baccalauréat. Vont suivre des ouvrages sur les pièges de la traduction vers et à partir de l’anglais, avec ses faux amis. Ainsi, entre 1920 et 1960, se diffuse une certaine idée de la traduction, forme d’art articulée le plus souvent à des textes littéraires : elle aiderait à la fois à comprendre les textes originaux et à affiner ses compétences linguistique et stylistique. L’approche compa- rative se perpétue aussi avec les réflexions d’un Paul Valéry qui a traduit en vers les Bucoliques de Virgile (parus en 1955), ou encore d’un André Gide qui a parsemé ses réflexions dans ses préfaces, sa correspondance, son journal. A ce corpus disparate s’ajoutent les articles et témoignages de traducteurs et d’écrivains, publiés dans des revues comme Les Cahiers du Sud (notamment via une enquête en 1927, voir section 6), La Parisienne qui sort un dossier en 1957 intitulé « Traduction = Trahison ? » dans lequel on trouve les signatures d’E. Cary, P.F. Caillé10, D. Aury11 [D’hulst 2019]. Si la traduction littéraire est perçue comme plutôt misérable, cela n’empêche pas de s’interroger sur les flux des échanges littéraires entre la France et des pays étrangers, comme dans la Revue de littérature comparée et les 10 Traducteur littéraire et de doublage, il a dirigé la SFT/Société française des traduc- teurs (1951-1973), a été un des fondateurs en 1953 de la FIT/Fédération internationale des traducteurs qu’il a aussi présidée (1953-1978) à plusieurs reprises, et a lancé en 1955 la revue Babel qui a sorti son 68e volume en 2022. 11 D. Aury (1907-1968), pseudonyme de A.C. Desclos, aussi alias Pauline Réage, fut écrivaine, traductrice, scénariste, journaliste, critique littéraire, directrice de collections. Jalons pour une historiographie… 21 Cahiers de l’association internationale des Études françaises. Rappelons que l’Index Translationum, lancé en 1932, est géré par l’UNESCO depuis 1946 et que l’organisation internationale a lancé un programme de traduc- tions d’œuvres représentatives (1948-2005), la collection réunissant plus de mille titres. On ne saurait sous-estimer le rôle de Roger Caillois12, tra- ducteur des œuvres de Borges et d’Octavio Paz, dans cette base de données et cette collection ; il avait été nommé haut fonctionnaire de l’UNESCO en 1948. D’autres penseurs, non rattachés à l’enseignement des langues et de la littérature, comme Maurice Leenhardt, (qui a publié des notes sur la traduction en 1922), Jean Paulhan, Michel Leiris, Maurice Blanchot, vont aussi multiplier des remarques sur la traduction à partir de leurs expériences en Nouvelle Calédonie, à Madagascar, en Éthiopie, au Mali, etc. Cet apport ethnographique annonce la problématique de l’intraduisibilité (cf. Mounin), les critiques envers la traduction ethnocentrique (cf. Berman). On arrive ainsi à l’aube des années 1950 qui ne viennent pas de nulle part, sans parler des effets de l’internationalisation des échanges, du Plan Marshall et de l’américanisation naissante, après la seconde guerre mondiale. Parmi les précurseurs, on ne retiendra que quelques figures déjà recon- nues en soulignant leurs apports, par rapport aux décennies précédentes. Valery Larbaud [1946] est sans doute le premier relais entre les deux pé- riodes : sa conceptualisation doit encore beaucoup à la grammaire, à la rhétorique puis à la linguistique comparée. Son ouvrage qui réunit des articles datant des années 1920 est composite : c’est un « essai » qui cherche à positionner le travail des traducteurs selon la rigueur, les exi- gences de St Jérôme, à un moment où la traduction reste dévalorisée de la part des écrivains et critiques. Ses brefs chapitres de la seconde partie sur « l’art et le métier » abordent différentes sortes de situations et de problèmes pour mieux souligner les droits, les devoirs, les atouts du tra- ducteur, tandis que la troisième partie (reprise d’une publication de 1932) traite de ponctuation, de mise en page, d’anthologies, de traduction poé- tique. La perspective à la fois historique et contemporaine donne au texte traduit et au traducteur une fonction qui dépasse l’apprentissage scolaire 12 R. Caillois (1913-1978), agrégé de grammaire, essayiste encyclopédique, attiré par les mythes, le fantastique, l’imaginaire, un temps surréaliste, fondateur avec M. Leiris et G. Bataille du Collège International de Sociologie, élu à l’Académie française en 1971, a publié une trentaine de titres. Son œuvre complète est parue en 2008. 22 Yves Gambier et la critique historique. L’orientation de Larbaud13 va être amplifiée par Edmond Cary, anagramme de son nom d’origine russe, émigrant en France, puis interprète à l’UNESCO après 1945. Il va être inspiré par des réflexions venues notamment d’Allemagne (Kade ; Jumpelt avec lequel il va éditer La qualité en traduction [1963], Actes du 3e congrès de la FIT [1959]) et de Russie (Fedorov) ainsi que par ses expériences de praticien polyglotte. Son ouvrage de 1958 d’une soixantaine de pages est le résultat d’un cours radiodiffusé qui laisse déjà à penser le rôle de passeur et de diffuseur de Cary : ce dernier aura le souci de renforcer l’institutionnalisation du métier et les droits des traducteurs et interprètes. Il est de fait co-fondateur avec P.F. Caillé de la SFT, de la FIT et de la revue Babel dans laquelle il publiera nombre d’articles et de comptes-rendus qui vont l’aider à préciser sa pen- sée. A partir de genres divers (textes classiques, poésie, livres d’enfants, pièces de théâtre, textes techniques, films à doubler), il s’attache aux pos- sibilités et aux utilisations de la traduction, et non plus comme exercice de langue dans les lycées et universités. En outre, la diversité des genres et des contextes, font en sorte, qu’aucune règle absolue n’est valable en traduc- tion, qu’elle soit orale ou écrite. Ses réticences vis-à-vis de l’approche lin- guistique (formelle) de la traduction qui unifierait tous les genres, comme chez Fedorov, lui font reconnaitre qu’il n’y a jamais une seule traduction possible pour un texte de départ donné et que l’opposition mot-à-mot vs sens profond ne tient pas. Cary développe donc une réflexion qui atteint les milieux professionnels et s’oriente vers la théorisation. On signalera, sans commentaires, ses deux autres publications de 1956 et de 1963 qui posent les bases d’une histoire de la traduction et de l’interprétation. Les questions soulevées par E. Cary vont être reprises, développées par Louis Leboucher dit Georges Mounin, linguiste, sémiologue, traduc- tologue avant la lettre. Nous nous limiterons ici à deux de ses livres [1955 et 1963]14. Dans Les Belles infidèles [1955], contrairement à ce que peut laisser penser le titre, l’essai, souvent polémique, ne traite pas de ce type 13 V. Larbaud (1881-1957) maitrisait l’anglais, l’espagnol, l’italien, le latin et le grec. Il a été un des découvreurs de Faulkner, de Joyce et de E. Dujardin, un des initiateurs du monologue intérieur. Aphasique en 1935 jusqu’à sa mort, il a rédigé un journal de 1600 pages (édition définitive parue en 2009) et entretenu une large correspondance avec diverses personnalités. 14 Notons que Mounin n’a jamais publié en français un ouvrage traduit par S. Mor- ganti en italien en 1965 Teoria e Storia della Traduzione chez Einaudi (Turin), version qui a elle-même servi à la traduction en allemand. Jalons pour une historiographie… 23 de traduction évoqué au XVIIe siècle. En moins de 90 pages, Mounin analyse les arguments controversés, historiques, théoriques déjà énoncés par Du Bellay [1549] et toujours avancés par les détracteurs de la tra- duction, en s’appuyant sur la diversité des façons de traduire et en se référant à de nombreux exemples tirés de l’histoire – ces deux derniers aspects disparaitront de la thèse de 1963. Il s’agit bien d’une « défense et illustration de l’art de traduire » : se défendre contre les préjugés toujours dominants, réfuter les obstacles à la traduisibilité liés à la sémantique, à la morphologie, à la phonétique, à la stylistique car Mounin fait de la traduction une opération de transfert des formes linguistiques. Mais par ailleurs, il tient compte des points de vue de traducteurs et théoriciens de la traduction, raisonnant toujours à partir du concret, d’exemples probants issus de diverses langues. On a donc des prolégomènes à une auscultation de la traduction, ici centrée sur les textes littéraires. Le dernier chapitre dépasse le mot-à-mot intenable, scolaire, et les belles infidèles, pour atta- quer les « disparates » ou comment atteindre la cohérence, l’unité de ton et de style dans une traduction. Il met en rapport la traduction et l’adapta- tion, et la naturalité des équivalences, et la parodie, le pastiche, ainsi que le vieillissement des textes traduits – tous ces thèmes seront développés plus tard par bien des traductologues. Il propose aussi la métaphore des verres, tantôt transparents (qui recouvrent la naturalisation, le rajeunisse- ment, la transposition filtrée ou aseptisée), tantôt colorés (qui recoupent ce qu’on pourrait appeler la traduction-calque, la traduction-résurrection, la traduction-dépaysement, ou comment transférer la couleur de la langue de départ, du siècle de l’original, de la culture autre). Cette dichotomie annonce l’opposition cibliste/sourcier15 développée par Ladmiral dès 1983 lors d’un colloque sur la traduction à Londres et synthétisée en 2014, et reprise par Venuti à propos de la naturalisation et de l’étrangéisation16. Les Problèmes théoriques de la traduction [1963] est une thèse et se présente comme telle dans sa composition et sa logique. Deux points majeurs en constituent l’ossature : sur la nature et la diversité des langues comme obstacle prétendu à la traduction – en s’appuyant sur l’articulation langue/ 15 Sont considérés comme ciblistes Ladmiral, Mounin, Nida, Taber, Etkind, etc. et comme sourciers Benjamin, Berman, Meschonnic, Nabokov, Venuti, etc. 16 Venuti reconnait sa dette envers F. Schleiermacher (1813) dont l’opuscule sur les « différentes méthodes de traduire » a été publié en anglais dans Venuti [1998]. The Translation Studies. A Reader, p. 43-63 (4e éd. en 2021) et en français (traduit par A. Berman) aux éditions du Seuil en 1999. 24 Yves Gambier vision du monde (telle qu’énoncée par Humboldt, Sapir et Wolf) – et sur la possibilité de traduire, en s’interrogeant sur les manières de mesurer l’intraduisibilité. Cette pseudo-aporie donnera lieu à la problématique de « l’objection préjudicielle » [Ladmiral, 1979 : chapitre 3], c’est-à-dire comment partir d’une question « métaphysique » (la traduction est-elle possible ?) et s’y empêtrer alors que la question est socio-culturelle et historique. Mounin, élève de l’école fonctionnaliste d’un André Martinet17, adepte de Bloomfield et de Hjelmslev, applique les acquis de la linguistique de son époque à la pratique de la traduction mais en tenant compte du facteur temps sur les langues et leurs variations. Il s’intéresse également aux faits de culture en questionnant les rapports entre lexique et traduc- tion, entre dénotation et connotation, ouvrant ainsi la porte à l’approche sociolinguistique de M. Pergnier [1978]. Ce qui n’empêche, pour Ladmiral, que Mounin relève du « discours traductologique d’hier », c’est-à-dire descriptif à partir des catégories linguistiques. Le dernier précurseur sélectionné est la paire Vinay-Darbelnet dont le point de vue comparatif va marquer la traductologie pendant des décen- nies, en particulier au Canada. Leur livre, sorti en 1958, comme Comment faut-il traduire ? de Cary, est le fruit d’observations des traductions dans les rues et les administrations québécoises. Ces observations, alors que les lois linguistiques qui vont régler le bilinguisme et l’aménagement linguis- tique du Québec n’existent pas encore, vont permettre de conceptualiser les démarches d’une opération entre deux langues, ce qui va faciliter la gestion et la transmission de sa pratique. L’option didactique l’emporte sur la théorisation. Les notes d’un Daviault [1931], la thèse d’un Panneton [1945] soutenue à l’université de Montréal ainsi que ses « règles de l’art de traduire » [1946] annoncent ce tournant pragmatique et contrastif, éclairé par le souci de l’expression juste contre les interférences, les calques et les approximations en traduction18. Outre la discussion sur transcodage et tra- duction, sur les unités de traduction, l’ouvrage de Vinay et Darbelnet va rester important pour les sept procédés de traduction et les sept critères d’évaluation des textes traduits. Mounin [1963] sera redevable de la Stylis- tique comparée à la fois pour son approche, sa typologie des techniques de traduction et son effort pour établir une terminologie univoque de l’étude 17 Martinet a été le directeur de thèse de Mounin. 18 Il est à noter que le sous-titre de la Stylistique comparée, voir : Méthode de traduc- tion est un ajout de la maison d’édition. Jalons pour une historiographie… 25 de la traduction (en suggérant un grand nombre de néologismes pour mieux faire ressortir la démarche du traducteur et du stylisticien comparatif) : décrire et nommer pour mieux identifier les problèmes justifie le regard neuf porté sur la traduction. Des traités similaires porteront sur d’autre paires de langues (français/allemand, italien, roumain) tandis que le travail de Vinay et Darbelnet, placé sous le patronage de la linguistique structurale de Saussure, inspirera aussi de futures publications comme par exemple celle de Guillemin-Flescher [1981] qui établira des relations entre la théo- rie de Culioli sur les opérations énonciatives, la linguistique contrastive et la traduction19, ou encore comme celle de Garnier [1985], lui-même influencé par la psychomécanique du langage de G. Guillaume. Du collage hétéroclite de V. Larbaud [1946] aux efforts d’E. Cary [1956] et de Mounin [1955, 1963], la théorisation en traduction s’esquisse lentement. Vinay et Darbelnet vont donner à la traductologie naissante un caractère plus systématique qui lui manquait jusque-là et qui dépasse, grâce à ses données, les traités sur les manières de traduire attestés depuis long- temps dans l’histoire des réflexions sur la traduction. Dans ces premiers pas de la traductologie, il resterait à évaluer les apports de Charles Bally, pro- fesseur de linguistique générale et des langues indo-européennes à Genève, dont les remarques sur la stylistique auraient marqué un Fedorov, cité par Cary, Mounin, Goffin… Mais la carte de la circulation internationale des idées va au-delà de cet exposé. A la suite de ces précurseurs vont apparaitre des défricheurs, plus ambi- tieux dans leur visée et plus méthodique dans leur approche. Plutôt que de les introduire selon un ordre chronologique qui serait insignifiant, et faute aussi de place, nous les avons regroupés sous plusieurs étiquettes, manière de marquer les filiations, les influences et aussi de souligner la nouvelle dynamique de la traductologie désormais faite de tendances plus que d’individualités. Ces étiquettes ne chapeautent pas des groupes, des écoles au sens sociologique. Elles sont simplement un moyen pratique de donner une vue d’ensemble sans fractionner à outrance cet ensemble par une simple liste d’individus. 19 L’angliciste Guillemin-Flescher influencera à son tour des recherches par exemple entre le français et le grec, le polonais, l’arabe. Voir la collection « Linguistique contras- tive » et traduction chez Ophrys. 26 Yves Gambier 5.2. Les défricheurs Le premier regroupement de quatre noms a favorisé l’approche philoso- phique/ épistémologique : Ladmiral, Berman, Meschonnic et Le Blanc20. Ladmiral, déjà mentionné en 5.1., a déplacé, parmi d’autres, l’intrêt pour la correspondance entre deux langues vers la recherche du sens construit par le lecteur et reconstruit par le traducteur. Étant donné sa formation en allemand, il va porter son œil critique sur la traduction phi- losophique de la question de la traduction, notamment celle des pays ger- maniques. Il va également chercher à affirmer le concept et le domaine de la traductologie, en précisant les quatre âges de ses discours et les trois stades de son évolution. Ses « théorèmes » pour clarifier les problèmes de traduction, préciser la logique de décision du traducteur s’inscrivent dans un cadre philosophique et sémanticiste. Son livre fondateur [1979] a été suivi de multiples articles et interventions, souvent répétitifs – depuis 1981 jusqu’à 2014. On citera à son propos P. Ricoeur, traducteur de Husserl et herméneute soucieux des concepts de lecture, de sens, de subjectivité. Les deux conférences de 1997 et 1998 ainsi que l’inédit qui constitue son volume Sur la Traduction [2004] proposent une réflexion sur le sens même de traduire : la différence avec l’étranger ne se confond plus avec l’intra- duisible ; au contraire, elle motive, justifie l’acte même de traduire. Son « hospitalité langagière » recoupe certaines préoccupations d’un Derrida. Pont entre F. Schleiermacher, W. Benjamin, G. Steiner et Ladmiral, Ber- man, Ricoeur est comme un passeur longtemps invisible en traductologie qui ne saurait se limiter à un héritage intellectuel national. Berman, dont la thèse de doctorat a été dirigée par Meschonnic, a été un cas assez à part à la fois à cause de sa pensée dense et originale, de sa rigueur spéculative (non sans jugements de valeur), et à cause de sa position dans le milieu des sciences humaines et de la philosophie : n’ayant jamais eu accès à un poste universitaire (voir section 6), tout en enseignant réguliè- rement, il a su garder son esprit critique ouvert sur d’autres univers, sachant lier l’histoire des langues, des littératures au sujet traduisant, à la subjecti- vité créatrice du traducteur, faisant de la traduction un texte d’accueil. Outre les influences de Schleiermacher [1813], de Benjamin [1923], on n’oubliera pas de mentionner celle des poètes-traducteurs, si actifs dans les débats des 20 The Routledge Handbook of Translation and Philosophy (2021) traite dans trois chapitres de Ricoeur et de Derrida mais aucun des quatre auteurs cités. Est-ce à cause de la différence culturelle dans ce qu’on perçoit comme « philosophique » ? Jalons pour une historiographie… 27 années 1970, comme Ph. Jaccottet, P. Klossowski, Y. Bonnefoy, P. Leyris, M. Deguy. Son expérience de traducteur à partir de trois langues (anglais, allemand, espagnol sud-américain) et avec des textes de genres différents, va accompagner aussi ses réflexions traductologiques – sur la traduction comme acte de compréhension, de critique de la culture traduite et comme acte d’appréhension de sa propre culture traduisante. Il opposera de la sorte la traduction « ethnocentrique » qui se plie aux canons de la langue/culture d’arrivée à la traduction « éthique », apte à accueillir la littéralité dans sa propre langue. Ce qui ne va pas sans hiatus comme lui-même l’a expéri- menté à travers la traduction par ex. des sociolectes argentins, comme si la prolifération, les variations de la langue, l’hétéroglossie des vernaculaires étaient un défi permanent pour le traducteur (praticien et théoricien). La « critique productive » de la traduction, formulée en quelques années par Berman [1984, 1995, 1999], marque une étape essentielle dans la traducto- logie épistémologique (pas seulement francophone), s’éloignant sans com- plexe des spéculations linguistiques sur la traduction, mais aussi critique des méthodes analytiques de Meschonnic et des approches « descriptives », « systémiques » d’un Toury, d’une Brisset dont l’attitude déterministe, fonc- tionnaliste qui a permis des avancées fécondes en traductologie, empêche toutefois de s’interroger sur le pourquoi d’une traduction. On peut rattacher à ce premier groupe H. Meschonnic, même si sa perspective est plus poétique que philosophique. Tous ses travaux (poésie, essais, critiques, traductions, en particulier de la Bible) et la plupart de ses publications [1982, 1995, 1999, 2007] tournent autour de la question du « rythme », organisation du mouvement dans la parole et d’un discours pour un sujet et d’un sujet par son discours, pour dire qu’il n’y a pas que le sens des mots, que l’oralité est « le mode de présence du sujet dans le texte » [2007], que traduire c’est interpréter le différent (comme pour Berman). Il s’agit de fonder un ensemble théorique de la traduction qui vise à dépasser certaines dissociations de la linguistique structurale (son/sens, signifiant/ signifié). La traduction joue comme le révélateur de tout le langage et de la littérature : elle est, beaucoup plus qu’un instrument de communication, un phare qui permet d’observer les possibilités et les effets du langage. L’approche de Meschonnic s’oppose à l’herméneutique et à cette traduc- tologie toujours tributaires de la discontinuité du signe ; elle s’appuie sur le continu de la parole, du corps-langage, quitte à réduire selon ses détrac- teurs la langue à une vision socio-historiciste et assignant les problèmes de traduction à une théorie du langage en général. Il resterait bien sûr à cerner 28 Yves Gambier le concept de « social » chez Meschonnic que d’aucuns raccrochent hâti- vement à la sociologie de la traduction (voir plus loin). Meschonnic a écrit beaucoup d’articles, dans un ton très souvent polémique : son plaidoyer, sans cesse repris, est entaché parfois d’une rhétorique excessive, d’une lisibilité ardue. Controversé, il a multiplié les controverses, se complaisant dans une sorte de tour d’ivoire et ignorant trop souvent d’autres références que les siennes. On peut comprendre qu’il soit lui-même peu accessible, peu traduit, pour ne rien dire de l’exaspération qu’il a pu susciter de temps à autre, caricaturant une certaine figure de l’intellectuel, ce qui expliquerait la faible diffusion de ses écrits, de sa pensée. Le chercheur de l’université d’Ottawa dont la thèse a porté sur le pre- mier romantisme allemand, Charles Le Blanc, peut facilement être perçu comme un continuateur de ce regroupement philosophique [2009, 2019]. Dans son essai de 2019, sa division de la traductologie en trois ordres [2019 : 16] – pragmatique (étude des pratiques), analytique (étude des tra- ductions) et critique (des discours sur la traduction) – comme sa reconcep- tualisation du problème de la traduction de l’esprit ou de la lettre, à par- tir de l’idée de différence et en s’appuyant sur l’histoire comme vecteur essentiel de l’analyse traductologique, résonnent des réflexions antérieures, rappelées ci-dessus. Les trois prochains regroupements vont être traités plus rapidement, leur incidence sur la traductologie, francophone ou pas, ayant été moindre, me semble-t-il. Le point de vue interprétatif a été représenté surtout par D. Selesko- vitch et par M. Lederer [2005], à l’ESIT de Paris, à partir de 1968. Son atout a été de déplacer la recherche de la langue vers le sens (longtemps refoulé en linguistique), du produit fini (longtemps évalué selon la corres- pondance biunivoque de deux systèmes linguistiques) vers le processus. Après Nida et d’autres, Seleskovitch et Lederer vont distinguer trois phases dans le traduire dont celle problématique de la déverbalisation : le sens ne serait pas lié aux mots, rapprochant ainsi cette théorie des travaux en psychologie et en neuropsychologie de l’époque (comme ceux de J. Piaget, J. Barbizet) et des travaux de certains linguistes ou philosophes du langage (comme Coseriu, Sperber et Wilson). Entre compréhension et reformula- tion (ou reverbalisation ?), il y aurait un moment hors langue, favorable à la saisie d’un sens cognitif et affectif. Aucune expérience ou recherche n’a jamais pu confirmer cet affranchissement supposé des signes linguis- tiques, cette pensée sans langage. Ce qui n’empêche que le point de vue Jalons pour une historiographie… 29 interprétatif a eu une pertinence pédagogique, aidant les formateurs et interprètes à faire saisir par les apprenants que ces deux modes de transfert ne sont pas un mot-à-mot et ont une autre dimension qu’exclusivement linguistique. On peut aussi dire que ce point de vue annonce les travaux plus tardifs orientés vers les processus cognitifs. Le point de vue historique et pédagogique a été servi par des universi- taires, comme M. Ballard (université d’Arras) [1992, 2013], Balliu (ISTI, Bruxelles) [2002], Delisle (université d’Ottawa) [1995, 1999, 2002] et D’hulst (université de Courtrai et de Louvain)21, déjà cité dans les sec- tions 1 et 2 [1990, 2014, 2018] – convaincus que la traductologie ne peut trouver ses fondements que dans l’analyse scientifique de son passé. Leurs publications22, nombreuses et diversifiées dans leur thématique, ont servi et servent encore à la fois les étudiants par leur souci de former aux métiers de la traduction et les chercheurs en quête de repères historiques du déve- loppement de la traduction et des réflexions qu’elle a suscitées. Pour le point de vue littéraire, nous ne citerons que deux noms, ce qui est injuste vis-à-vis des nombreux auteurs qui ont abordé sous divers angles la littérature, base foncière de la traductologie depuis les années 1970. R. Grutman [1997] de l’université d’Ottawa a introduit les enjeux de la traduction du multilinguisme, ou l’interaction entre langues ou variétés de langue au sein même d’un texte littéraire, comme aussi les enjeux de l’auto-traduction, remettant en question dans les deux cas la binarité des activités traductives. Quant à F. Wuilmart, traductrice littéraire profession- nelle de Belgique, elle a présenté le rôle de la lecture dans l’interprétation du texte à traduire, comme aussi par exemple les dangers du nivellement dans la traduction littéraire. Le dernier regroupement auquel nous référons pour les défricheurs se rapporte au point de vue sociologique – tournant qui a suscité nombre de monographies et d’articles dès la fin des années 1990 (voir aussi section 7). Aussitôt que la traduction a été considérée dans ses contextes (social, his- torique, culturel, idéologique) de production et de réception, il est évident que des études de type sociologique devaient être réalisées. A. Brisset [1990], J.M. Gouanvic [1999, 2007], D. Simeoni [1998], Buzelin (articles publiés depuis 2004), exerçant tous au Québec, ont été les initiateurs de ce 21 Notons que Ballard a eu sa thèse dirigée par P. Bensimon, Delisle par D. Selesko- vitch et L. D’hulst par J. Lambert. 22 Pour ne pas allonger la liste des références, je m’abstiens ici de mentionner leurs ouvrages liés à la formation des traducteurs. 30 Yves Gambier tournant, à des degrés divers et pour des raisons différentes. Je ne citerai ici que les premières publications qui ont lancé le changement. Ainsi, si Brisset a associé la traduction de textes dramatiques à la problématique de l’identité québécoise, alors soumise à l’hégémonie de l’anglais, Gouanvic s’est plutôt penché sur la sociologie de l’adaptation de nouveaux genres (science-fiction, roman d’aventure, roman policier) dans le champ litté- raire français (1930-1960). Si la première suit le modèle fonctionnaliste de Toury, le second s’engage délibérément en empruntant à Bourdieu. Quant à Simeoni, trop tôt disparu pour avoir laissé un ouvrage substantiel, il s’est intéressé aux manières dont les traducteurs percevaient et se représentaient leur métier, la portée sociale de la traduction et de la traductologie, sans oublier ses réflexions d’ordre méthodologique pour constituer des socio- graphies de traducteurs [Nouss & Buzelin 2013]. En d’autres termes, si son corpus de publications est limité, son influence perdure si on considère par exemple les travaux sur les profils, les statuts, les habitus des traducteurs, leurs conditions de travail, leur degré de satisfaction, etc. Buzelin a essayé (et le fait toujours) de resituer la traduction littéraire dans un contexte ins- titutionnel élargi grâce à son recours à l’enquête de type ethnographique et sociologique portant sur les éditeurs (petits, indépendants) du Québec. A ce quarteron s’ajoutent au moins deux chercheurs actifs en France : Sapiro [2008, 2012] et Chalvin [2019]. La première et son équipe se sont penchées sur les raisons, les contraintes et les influences qui font qu’on traduit à tel moment tel écrivain, tel auteur en sciences sociales, la tra- duction s’inscrivant dans un réseau de forces et d’intérêts et une lutte de pouvoir, toujours complexes et qu’elle peut à son tour révéler, devenant ainsi plus qu’un passage d’un texte entre deux langues/cultures. Chalvin, traducteur de l’estonien et professeur à l’INALCO, mérite sa place ici pour avoir initié le projet novateur d’une histoire de la traduction (littéraire) en Europe médiane (voir section 3 sur la notion d’« aire traductionnelle »), élargissant le spectre de l’Europe trop souvent réduite à sa dimension occidentale et rattachant les traductions et les traducteurs à leur contexte socio-institutionnel. Il faut dire que si le projet a été publié en 2019, il a démarré bien plus tôt, dès 2010, à un moment où l’histoire était encore dans les limbes de la traductologie. D’évidence, notre présentation en divers regroupements et notre sé- lection de chercheurs ne permet pas de donner crédit à d’autres auteurs comme, pour le Canada, B. Mossop (sur les préoccupations de la traduc- tion institutionnalisée dans un État bilingue, ou encore sur la révision, Jalons pour une historiographie… 31 déjà scrutée par P. Horguelin dans ls années 1970), J.Cl. Gémar (fervent de la jurilinguistique, de la terminologie des deux systèmes juridiques en place dans le pays), P. St Pierre et S. Simon (embrayant la traduction au contexte historique, au statut des langues, aux zones de contact de ces langues), B. Folkart (sur le conflit des énonciations), etc. Ou encore pour la Belgique où nombre d’universitaires individuels ont eu le souci de distinguer la traductologie de son terreau en littérature comparée, ayant des projets porteurs (comme J. Lambert) mais il faut dire également que certains chercheurs belges de langue néerlandaise ont vite émigré et écrit en anglais, comme A, Lefevere, T. Hermans. Peut-on dire que l’école Tel Aviv-Leuven (dite parfois et abusivement « école de la manipulation ») a davantage renouvelé les TS que la traductologie ? Ou encore pour la France où des universitaires comme D. Gile, D. Gouadec ont pu dès la fin des années 1980 poser des jalons en didactique de la traduction/de l’inter- prétation, en terminologie, en traduction spécialisée, en interprétation de conférence à partir de leurs réflexions souvent empiriques et conceptuelles. Que conclure de ce tour d’horizon allant des années 1970 à la fin des années 1990 ? La césure avec l’avant (voir sections 1 et 2) ne date pas de la fin de la seconde guerre mondiale, mais plutôt des années 1970, alors que les programmes universitaires de formation se multiplient, que TAUM-météo (traduction automatique de l’université de Montréal des prévisions météo- rologiques) est opérationnel en 1977, que des associations de traducteurs se mettent en place, que la traduction est graduellement prise en compte dans les politiques publiques, que la Communauté Européenne s’élargit à 11 langues en 1995, puis à 20 en 2004… La traduction sort enfin de sa position ancillaire ; traducteurs, écrivains, poètes, universitaires, décideurs, informaticiens réfléchissent à haute voix à propos des impacts de la traduc- tion, avec les premiers outils informatisés, sur la culture en général, sur la littérature, sur les langues et leur créativité lexicale et terminologique, sur les produits à localiser, etc. Enfin, les études sur le traducteur se font bien avant les Translator’studies : on l’a vu, le traducteur comme lecteur, média- teur, agent subalterne est l’objet d’un regard soutenu des Ladmiral, Berman, Meschonnic, Seleskovitch, comme si la traduction ne pouvait plus ignorer ceux/celles qui la font. 5.3. La traduction des TS en français/de la traductologie en anglais Un des paradoxes dans notre discipline supposée observer, analyser, expli- quer les échanges multilingues est que la théorie elle-même demeure assez 32 Yves Gambier peu traduite, notamment lorsqu’elle est écrite en une autre langue que l’anglais. Depuis plusieurs décennies déjà, le seul anglais comme langue des TS est dénoncé non seulement parce qu’il contredit l’existence même de la traduction, mais aussi parce qu’il accentue l’épistémicide ou anéantis- sement des autres systèmes de connaissance, ainsi que des autres modes de penser. Cela étant dit, considérons maintenant la place du français dans les TS en général. Naguère certaines revues accompagnaient leurs articles de résumés en anglais, français, parfois espagnol. Seules parmi les revues in- ternationales reconnues, Meta et Babel poursuivent cette tradition alors que Target l’a abandonnée, allant même jusqu’à traduire en anglais des titres en français. Par ailleurs, des institutions internationales comme l’ONU et ses agences, l’UE, etc. ont une politique de plusieurs langues officielles mais voient de fait une langue de travail prédominer, réduisant la traduction à une fonction plutôt secondaire. Qu’en est-il de l’importation des théories de la traduction ? Il faut d’abord noter que chaque métalangage a ses spécificités dénominatives, la terminologie entre les langues n’étant pas structurée de la même ma- nière, avec une histoire différente, même si pendant longtemps cette ter- minologie de la traductologie n’a semblé poser aucun problème comme si les termes étaient univoques, de portée universelle. Puis lorsqu’on s’est interrogé sur la circulation des idées, des concepts, y compris celui de traduction, le vocabulaire de la traductologie est devenu objet d’intérêt [Delisle et al. 1999 ; Gambier & Van Doorslaer 2007 ; Delisle 2021 : 4-7]23, jusqu’à mobiliser des membres de l’EST/European Society for Translation Studies, soucieux de divulguer des données traductologiques sur Wikipé- dia et à créer un comité (depuis 2017) ad hoc pour améliorer la qualité de l’information sur la traduction et la traductologie disponible sur le Net… en anglais. D’autres initiatives ont éveillé aux défis d’une traductologie multilingue. Par exemple les 400 traductions en 14 langues de certaines des 210 entrées des cinq volumes du Handbook of TS et le site multilingue de Target (surtout depuis le volume 24, 2012) où sont proposés des traduc- tions d’articles en 13 langues, supervisées par les 17 membres du Conseil consultatif. Toutes ces traductions sont le fait de plus de 300 traducteurs volontaires. Resterait à mesurer l’impact de ces traductions en termes de 23 La terminologie quadrilingue (allemand, anglais, espagnol, français) de Delisle et al., collectée « en vue de l’enseignement de la traduction », a été traduite depuis en 18 autres langues, de l’afrikaans au bulgare, du galicien au thaï, avec souvent une sélection de termes assez différente de celle de l’original. Jalons pour une historiographie… 33 nombre de lecteurs. Ces efforts ont au moins le mérite de sensibiliser à la terminologie de la traductologie et de permettre de pouvoir discuter des tenants et aboutissants de la recherche dans sa propre langue, en particulier envers des non-spécialistes. Qu’en est-il donc de la traduction d’ouvrages complets ? D’abord, il faut constater le déséquilibre temporel, géographique et linguistique, entre avant et après les années 1960. Avant, on a des emprunts limités via des citations, des extraits de Goethe, Novalis… ; après, on a des œuvres canoniques de Luther, Humboldt, von Schlegel, Schleiermacher, Benjamin, Gadamer, etc. Le monde germanique n’a donc pénétré les sphères traduc- tologiques francophones que lentement, de manière souvent fragmentée et confidentielle, parfois par l’intermédiaire de revues comme TTR, Babel. Une traductrice comme Catherine Bosquet de Genève poursuit cet effort, en proposant par exemple une retraduction en 2000 de l’Art de traduire de Luther mais qui a aussi traduit K. Reiss [2002]. Le monde anglo-américain des TS n’a pas besoin, semble-t-il, de traduction, avant comme après les années 1960, à part Nida et Taber [1969] publié en français par l’Alliance Biblique Universelle [1971]. Les références traductologiques d’ailleurs restent clairsemées et inégales, dépendantes souvent de presses universi- taires. Ainsi l’Introduction à une théorie de la traduction (1953) de Fedo- rov, traduit en 1968, est resté un tapuscrit confidentiel à Bruxelles alors que E. Etkind (Un art en crise. Essai de poétique de la traduction poétique, 1982), écrit en russe en France mais sans original publié en URSS, a été diffusé par un éditeur de Lausanne. U. Eco a été en revanche publié par de grands éditeurs de Paris – ses romans, ses essais en sémiotique et autres, ainsi que son volume Dire presque la même chose, chez Grasset (2007 ; original italien de 2003). Dans le sens inverse (du français vers les langues étrangères), les traductions semblent aussi assez aléatoires, du dernier chapitre de Cary [1956] en allemand à Berman [1984 et 1995] traduits en anglais respective- ment en 1992 et 2009, à Meschonnic (2007) mis en espagnol en 2009 puis en anglais en 2011, après que trois de ses articles aient été aussi traduits en anglais dans des revues comme Critical Inquiry [1988], New Literary His- tory [1992] et Target [2003]. Ou encore un article de Sapiro en anglais dans Translation Studies, 1 (2) : 154-166. Le long débat entre Derrida et Searle (1977-1988), en partie lié à la traduction de Austin en français, aurait-il bloqué tout effort de rapprocher, de traduire les discours académiques en français et en anglais ? Ou est-il le signe que la traductologie qui serait 34 Yves Gambier basée sur la philosophie du langage continentale ne pourrait que s’opposer à une vision basée sur la philosophie analytique ? Le dilemme est trop réducteur (comme si la traductologie devait se confondre avec une philo- sophie du langage) et trop schématique pour appréhender la circulation et la réception des travaux en traductologie dans les milieux anglo-saxons. D’autres angles peuvent être choisis. Ainsi, sans trop se complaire à une approche statistique ou bibliométrique, on peut constater ce qui suit. Si on considère la 4e édition de Introducing TS de J. Munday [2016]24, on peut noter que Vinay et Darbelnet y sont cités presque 20 fois, Berman 11 fois, Mounin trois fois et Ladmiral, Meschonnic, jamais ; Gile, Seleskovitch et Lederer y sont cités quatre fois en tout, ce qui n’est guère surprenant si l’interprétation n’est pas ou peu du ressort des TS selon ce manuel de Munday – la 1ère édition ne faisant pas du tout référence à ces chercheurs- interprètes). Du Canada, Brisset et Harris sont absents, au contraire de Simon comme représentante de l’approche féministe de la traduction, et, de Delisle, de façon allusive25. Aucun key text, listé pour chacun des 12 cha- pitres, n’est mentionné dans une autre langue que l’anglais. Si on scrute la bibliographie (3e édition de 2012 : 321-348), on relève, sur 500 références environ, la présence de 37 titres en langues étrangères, soit 7,4 % du total (16 en français26, 15 en allemand, deux en russe, deux en espagnol, un en tchèque et un en latin). En fait, si on observe bien, on constate que Ber- man est vassalisé à Venuti qui « a encouragé avec force commentaires et suggestions » l’éditeur du manuel (selon les Acknowledgements de chaque édition). Comment ? Dans The Translator’ Invisibility [1995/2008], Venuti démonte la domestication pour se faire sourcier (défenseur de la forei- gnization), comme Benjamin, Nabokov… et Berman (voir 5.1). Il ne cite aucun des ciblistes comme Ladmiral, Mounin, Etkind. De même dans son TS Reader [2012, 3e éd.], il a traduit des extraits de Berman, de Derrida, 24 De la 1ère édition (2001) à la 5ème (2022), le nombre de langues citées augmentent, un bref regard est jeté vers les discours chinois et arabe sur la traduction mais les réfé- rences et les approches anglosaxonnes demeurent surreprésentées, comme si les auteurs d’ailleurs relevaient du passé ou de sous-domaines (périphériques ?) des TS, comme si les modèles de Halliday, de House, de Hatim et Mason avaient encore plus à dire que les travaux sur la localisation, la multimodalité, etc. 25 Outre les traductologistes cités, le manuel réfère à quatre autres noms franco- phones : Derrida, Ricoeur, Bourdieu et… Baudelaire (traduit par W. Benjamin). 26 Sont référencés des titres de Berman, Chuquet, Delisle, Dolet, Gouanvic, Lambert, Larose, Lederer, Lévi Strauss, Malblanc, Mounin et Saussure. Jalons pour une historiographie… 35 Ladmiral et Mounin n’étant qu’allusivement nommés dans le chapitre de A. Brisset [p. 281-311]. Dans ces conditions, on peut se poser la question de la nature des TS : c’est aussi un discours de parti pris idéologique qui ne dit pas toujours ses critères de sélection. Cependant dans ce tableau guère optimiste des relations inter-linguistiques en traductologie, on n’oubliera pas la reconnaissance de Ladmiral par Newmark, au moins à propos de la paire sourcier/cibliste [1991], et par M. Cronin [2000, 2003], de celle de Mounin par S. Bassnett [2002], et de celle de Meschonnic par A. Pym [2007]. On n’oubliera pas non plus les traductions de Ladmiral [1979] en portugais [1979], croate [2007] et grec [2007]. Bibliographie Assis Rosa, A. (2018), « Forms and Formats of Dissemination of Translation Knowledge », dans : L. D’hulst, Y. Gambier (eds), A History of Modern Trans- lation Knowledge. 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Un point particulier re- tient ensuite notre attention : celle de la traduction des TS en français et de la traductologie en anglais. Enfin, pour circonscrire la dimension socio-institutionnelle de la discipline, nous étudions les paramètres, les fac- teurs qui ont favorisé et favorisent encore cette traductologie francophone, comme les associations, les lieux et programmes de formation, les organes de recrutement, ainsi que certains canaux de diffusion (écoles doctorales, 42 Yves Gambier équipes de recherche, revues, collections). Notre dernière interrogation porte sur les influences, directes et indirectes, de chercheurs francophones en sciences humaines et sociales sur les TS et la traductologie. En conclusion, nous revenons sur la notion d’« aire traductolo- gique francophone », afin d’en mesurer éventuellement la pertinence pour une historiographie en devenir. Mots-clés : aire traductologique, défricheur, facteurs socio-institutionnels, précurseur, traductologie Abstract Milestones for a Historiography of the Francophone Translation Stud- ies Field First, we identify the period before traductologie and then the issues of a historiography of translation studies, before grasping the debates around the term “translation studies” in the 1970s, in particular the moti- vations of the various equivalents suggested for Translation Studies (TS). In a second step, we refer to the precursors (1950s-1960s) and the pioneers (1980s and 1990s) of this French-language translation studies: what names emerge from this recent period and how have they advanced the reflection? Then we turn our attention to the problem of the translation of TS into French and translation studies into English. Finally, in order to define the socio-institutional dimension of the discipline, we study the pa- rameters and factors that have favored and still favor this French-speaking translation studies, such as associations, training places and programs, recruitment bodies, as well as certain channels of dissemination (doctoral schools, research teams, journals, collections). Our final question focuses on the direct and indirect influences of French-speaking researchers in the humanities and social sciences on TS and translation studies. In conclusion, we focus on the notion of a “French-speaking translation area” and consider its relevance for a historiography in the making. Keywords: pioneer, precursor, socio-institutional factors, translation area, translation studies